Émile Friant, peintre lorrain, le « dernier naturaliste » — Par Patrick Faucheur

Émile Friant, Autoportrait en gris clair, 1887
Émile Friant (1863-1932) fait partie de ces peintres de la fin du XIXème et du début du XXème que l’on redécouvre aujourd’hui après une période sombre durant laquelle ils ont été oubliés, alors qu’ils ont connu les plus grands succès de leur vivant. C’est au cours des années 1970, alors que l’art du XIXème siècle, dans toute sa diversité, suscitait de nouveau l’intérêt, que des travaux de recherche ont permis de redonner à ces peintres leur vraie place. Ce sont aussi des acquisitions par les musées, dont le musée d’Orsay, et des expositions (Émile Friant, regard sur l’homme et l’œuvre en 1988 au musée des Beaux-Arts de Nancy, Émile Friant, un nouveau regard en 2006 au musée Georges de la Tour de Vic-sur-Seille, et Émile Friant le dernier naturaliste ? en 2016-2017 au musée des Beaux-Arts de Nancy), qui ont permis de redécouvrir ce peintre et de le hisser au plus haut niveau. Il fut aussi présent lors du lancement du centre Pompidou de Metz. Ces expositions remportèrent un très grand succès auprès du public, impressionné par l’œuvre de ce peintre qui a traversé l'Impressionnisme, le fauvisme et le cubisme, et qui a su rendre dans sa peinture sa vision de la vie de ses contemporains avec autant de réalité, de sincérité et d’émotion. Artiste lorrain, très attaché à sa ville et à sa région, il a légué son fonds d’atelier à la ville de Nancy, dont le musée conserve aujourd’hui une importante collection de ses œuvres venant de diverses sources.

Émile Friant, La porte Saint Jean
Formation et premières oeuvres
Originaire de Lorraine, Émile Friant naît à Dieuze le 16 avril 1863, où son père est employé aux salines de la ville. A la suite de la guerre de 1870, qui voit l’annexion de la Moselle par la Prusse, sa famille s’installe à Nancy. Le jeune enfant chez qui on a décelé un goût pour le dessin est envoyé en formation à l’école municipale de dessin de Nancy, où il suit l’enseignement du peintre Louis-Théodore Devilly, ancien élève de Delaroche et ami de Delacroix. Très tôt, il se fait remarquer et expose à 15 ans au salon de Nancy une première œuvre, La porte Saint Georges. Son maître l’incite à poursuivre dans cette voie et l’encourage à se former à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris, où il est admis en 1879, dans l’atelier de Cabanel, l’un des chefs de file du courant académique, sur les conseils d’Aimé Morot, peintre et sculpteur originaire de Nancy, son aîné d’un peu plus de dix ans. Il suit l’enseignement de l’école, destiné à le préparer au concours du Prix de Rome. Admis à concourir en 1883, il obtient le second grand prix avec Œdipe maudissant son fils Polynice, derrière le peintre André-Marcel Baschet. Il tente à nouveau le concours en 1884 et 1885, mais sans succès. Dans le même temps, il prend le chemin du Salon en 1882, où il se fait remarquer avec une première œuvre, L'enfant prodigue, qui lui vaut une mention honorable et une acquisition par l’Etat.

Émile Friant, Le repos des artistes
Dans les années qui suivent, entraîné par ses amis Henri Royer et Armand Lejeune, jeunes peintres rencontrés à l’école de Nancy, il découvre de nouveaux horizons lors des voyages qu’ils font ensemble d’abord en Belgique et aux Pays-Bas, puis en Italie et en Tunisie. Au cours des années 1890, il reviendra à plusieurs reprises en Afrique du nord, et en particulier en Algérie, d’où il rapporte des esquisses représentant des paysages et quelques portraits.
Consécration

Émile Friant, La Toussaint
L’œuvre exposée au Salon de 1889, La Toussaint, lui procure le succès, alors qu’il a 26 ans. Son tableau, impressionnant par sa taille — 3,34 par 2,54 mètres —, lui vaut le prix spécial du Salon. Il est acheté par l’État pour le musée du Luxembourg. La scène représente le cimetière de Préville à Nancy à la Toussaint. Une famille composée d’un homme, de deux femmes, d’une fillette et d’une jeune fille, tous habillés de noir dans leurs vêtements de deuil, les bras chargés de chrysanthèmes et arborant une expression grave semble se hâter à l’entrée du cimetière. La fillette tend de sa main une pièce à la vieille femme assise sur leur chemin. Derrière les grilles on aperçoit à l’arrière-plan, une file de gens en noir venus honorer leurs morts. La scène qui semble être une galerie de portraits, révèle aussi sa vraie dimension dramatique et émotionnelle, accentuée par le contraste entre les sols blancs du cimetière recouvert de neige et le noir des tenues. La Toussaint connaît dès son exposition au Salon une très grande popularité. Elle donne lieu à de nombreuses reproductions selon les techniques de l’époque qui en diffusent largement l’image. La même année Emile Friant reçoit une médaille d’or à l’Exposition universelle et est décoré de la Légion d’honneur. il est désormais un artiste admiré en France et à l’étranger. La galerie Knoedler de New-York qui a pris la suite de Goupil diffuse ses œuvres aux Etats-Unis.
Ses autoportraits réalisés alors qu’il était encore jeune ont aussi révélé son talent pour le portrait. Ses amis de Nancy, qu’il a connus à l’école de dessin, peintres et sculpteurs dont Victor Prouvé et Ernest Bussière, ou encore verriers comme Emile Gallé, lui servent de modèles, comme c’est aussi le cas pour les acteurs Jean, Ernest et Constant Coquelin souvent peints en costume de scènes. Il représente aussi fréquemment sa compagne Eugénie Ledergerber et sa famille.
Le rendu de ses portraits que l’on a parfois qualifiés de photographique, alors qu’il a pu s’aider de la photographie, témoigne de son souci de transcrire avec la plus grande sincérité et précision la personnalité de ses personnages qu’il parvient à capter, comme dans L’étudiante ou La jeune nancéenne dans un paysage de neige.

Émile Friant, L’étudiante

Émile Friant, Jeune nancéenne dans un paysage de neige
Alors qu’il rejoint en 1890 la Société Nationale des Beaux-Arts, relancée par Puvis de Chavannes, avec laquelle il se sent plus proche, les années qui suivent sont marquées par de nombreuses œuvres importantes dont Les Souvenirs (Paris, Petit Palais), Ombres portées (Paris, musée d’Orsay), La discussion politique, Premier assaut, Le Pain, Le repas frugal, Chagrin d’enfant (Pittsburgh, The Frick Collection), La douleur (Nancy, musée des Beaux-Arts), œuvre dans lesquelles on retrouve les mêmes intensités émotionnelles que dans La Toussaint.

Émile Friant, Le repas frugal

Émile Friant, La douleur
Commandes publiques et reconnaissance officielle
Au cours de ces années, Emile Friant reçoit des commandes publiques. Il exécute pour le grand salon de l’Hôtel de ville de Nancy plusieurs panneaux décoratifs, Les Jours heureux. Puis c’est pour la préfecture de Meurthe-et-Moselle qu’il réalise le décor de la salle des fêtes dont le thème est La Lorraine protectrice des Arts et des Lettres.

Émile Friant, Les jours heureux (détail)
Les évolutions artistiques qui marquent le début du siècle affectent Emile Friant, qui sans les rejeter vont le conduire à se reporter progressivement de la peinture vers la gravure. De 1893 à 1913, c’est plusieurs dizaines d’estampes qu’il crée, en reprenant ses thèmes favoris de la vie quotidienne. Il est nommé professeur de dessin à l’École des Beaux-arts de Paris, et partage alors son temps entre Paris et Nancy. Durant la guerre, il met à profit son talent en dessinant des affiches pour la défense du pays.

Émile Friant, La mauvaise soupe, dessin à la pointe sèche
Il entreprend aussi durant cette période un grand panneau décoratif, En pleine nature, dont il fait d’abord de nombreuses études, accompagnées de prises de vues photographiques de personnages qu’il place dans sa composition. Il l’expose au Salon de 1924. C’est aussi le moment où il s’intéresse à l’aérostation.
Formé à la peinture académique dans l’atelier de Cabanel, Émile Friant a su suivre ses propres aspirations. Fier de ses racines lorraines comme le fut son aîné Jules Bastien-Lepage qu’il admirait, il s’est attaché à représenter ses contemporains dans leur vie quotidienne lors de moments heureux comme de moments douloureux, sachant par son talent de dessinateur et de coloriste faire ressortir leurs sentiments et susciter l’émotion auprès du public admiratif. Sans renier sa formation, il a su emprunter aux courants de son temps la peinture de genre, mais en recherchant les scènes populaires, l’impressionnisme dans sa représentation de la nature et des paysages, la photographie qui en était à ses débuts pour l’aider à capter la réalité. Mais il est toujours resté lui-même, réaliste mais avec modération, intimiste, naturaliste, sans jamais s’être laissé enfermé dans une école ou dans un groupe. Fidèle en amitié, il est resté toujours proche de ses amis rencontrés à l’école de Nancy. Mais il était aussi ouvert, prêt à découvrir de nouvelles contrées en Europe et en Afrique du nord, et intéressé par les sports qu’il pratiquait (notamment l’aéronautique, avant l’heure).
Admis à l’Académie des Beaux-Arts, Victor Prouvé fait l’éloge de son ami lors de sa réception : « … tu es un incomparable exemple et il y en a bien peu qui pourraient prétendre à une telle tenue de vie artistique. Elle est comme la plus parfaite ligne droite que puisse tracer le burin dans la plus dure matière… C’est le front en avant, les sourcils froncés et les dents serrées que tout ce que tu as voulu a été accompli. C’est magnifique. Ce qu’il y a d’extraordinaire même, c’est que ce que tu as voulu dans tes œuvres a été voulu aussi pour les récompenses auxquelles tu prétendais ; car tu as tout voulu et tu as tout ! La récompense que tu considérais comme consécration affirmative est toujours venue automatiquement à l’heure que tu t’étais dictée. Dès l’âge de 18 ans, tu voyais déjà briller ton étoile. Ne nous disais-tu pas : « A 27 ans, je serais décoré ». Dès la 26 ème tu l’étais. Tu as gravi ainsi tous les degrés par ta volonté, sans intrigues, par ton travail, par ta valeur… Tu nous as dit aussi un jour « Je mourrai membre de l’Institut ». C’est fait. Tu n’es pas mort bien heureusement. D’ailleurs être de l’Institut n’est-ce pas être immortel ? ». Il décède à Nancy huit ans plus tard, en 1912.
Patrick Faucheur