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Deux poèmes en prose de l'oublié Jean de Bère

"Ces êtres qui ont vu un peu du grand mystère et compris un peu de ce que disaient les voix ; ces êtres sont de ceux que nous avons appelé des poètes."

Jean de Bère, Au fond des yeux (1911)


Akseli Gallen-Kallela, L'Île des Bienheureux (1902)



"M. Jean de Bère est un jeune poète belge. Il appartient à ce pays flamand où se dessine, depuis une trentaine d'années, un remarquable mouvement littéraire qu'illustrent les noms de Camille Lemonnier, de Verhaeren, de Maeterlinck, etc... Le génie flamand se distingue dans les arts et dans les lettres par un curieux mélange de sensualisme savoureux et de mysticisme intime. (...) Ces petits poèmes, écrits en courtes strophes, où déferlent doucement, vague après vague, les émotions intimes du poète, racontent l'initiation d'une âme à la vie intérieure par le repliement sur elle-même et par les coups de sonde qu'elle jette instinctivement dans les autres âmes."

Edouard Schuré (poète, 1841-1929) Préface au recueil de Jean de Bère Au fond des yeux (1911).




Les Voix du Silence


Le grand mystère du silence a pour nous parler des voix multiples et merveilleuses.

Mais nous passons sans entendre ces voix, et nous croyons que le silence est mort, comme nous semblent mortes toutes les choses qui n'ont plus les cris de passion et les mouvements hallucinés de celles qui sont liées à la terre.

Et parfois, cependant, autour de nous, les voix du silence sont si fortes et si grandes que nous les éprouvons comme une obsession ; mais alors, nous sommes angoissés et nous tremblons (ainsi devait trembler celui qui dans les temples d'Egypte soulevait le voile d'Isis), parce que nous ne les comprenons point, nous qui ne comprenons même pas le langage des autres hommes.

Et nous tremblons, car souvent le silence a des choses terribles à dire, et redoutant de nous trouver face à face avec la menace de l'Inconnu, nous parlons pour ne plus entendre les voix.

Alors le silence se tait.

Et comme des enfants, lorsque l'objet de leur terreur est loin, nous disons aux autres hommes, le trouble du grand mystère que nous n'avons pas voulu comprendre.

Et tout ce que nous savons du grand mystère est comme un grain de sable à côté d'un monde.

Car jamais la parole ne dira ce que seul le silence connaît.



Le Grand Mystère


Le grand mystère est autour de nous, partout, mais nous ne le voyons pas avec les yeux de notre être.

Cependant quand nous nous absorbons en nous-mêmes et que nous écoutons les voix du silence qui parlent, nous sentons que le grand mystère existe partout autour de nous, bien que nos yeux ne l'aient jamais vu.

Et ce que nous savons du grand mystère, c'est le pressentiment de son existence, car lui, nous ne le comprenons point.

Nous savons qu'Il est comme sont les infinis du temps et de l'espace, mais nous ignorons comment Il est.

Quelques-uns d'entre nous, toutefois, qui ne savent pas ou ne veulent pas s'absorber en eux-mêmes, disent qu'Il n'est point, et ils tentent de se persuader que leurs yeux ont vu tout ce que l'on pouvait voir et que leurs doigts ont touché tout ce que l'on pouvait atteindre.

Mais il est aussi des êtres qui savent que le grand mystère est partout autour de nous et qui le connaissent un peu comme Il est.

Ils ont entendu les voix du silence et ils ont compris beaucoup de ce qu'elles murmuraient.

Ils ont senti passer le souffle du grand mystère et ils se sont penchés pour en saisir le rythme.

Ils ont senti passer le souffle et se sont contemplés en eux-mêmes pour le voir comme Il est.

Et ces êtres qui ont vu un peu du grand mystère et compris un peu de ce que disaient les voix ; ces êtres sont de ceux que nous avons appelé des poètes.




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